SITAmnesty

vendredi 28 août 2009

France, perdrais-tu ton…

Filed under: Interlude — sitamnesty @ 02:34

…âme ? (1)

Publié le 24 août 2009 par Annick Azerhad – Article du nº 098 de ripostelaique.com

Le traitement médiatique du procès du « gang des barbares » (2) ainsi que les réactions provoquées par la décision de la Garde des Sceaux d’user de son droit de demander au parquet de faire appel de quelques jugements en dit long sur l’état de notre société.

Certes, le huis clos n’a pas facilité la tâche de ceux qui devaient en rendre compte, mais le parti pris d’atténuer voire d’omettre des faits essentiels sur la nature du crime jugé laisse planer une ombre inquiétante sur les considérations de certains journalistes ou d’autres personnalités.

Pis encore, des accusations douteuses à propos d’un prétendu pouvoir exercé par les « institutions juives » sur la justice ont des relents nauséabonds : les calomnies des discours antisémites de base sont de retour.

En fait, dans notre France malade, le retournement de situation est stupéfiant : dans l’opinion publique, les personnes jugées ne sont plus les vrais agresseurs, auteurs d’un crime contre l’humanité, mais des citoyens qui ne souhaitent pas voir banaliser la montruosité des actes de torture perpétrés et l’antisémitisme qui en est à l’origine.

On a tenu à alléguer l’argument que le verdict a été donné par un jury populaire représentant tous les Français.
C’est justement cela qui inquiète.

Il convient de rappeler que le procès n’est pas celui d’un simple fait divers comme on a tenté de le faire croire. Vouloir d’ailleurs le considérer comme tel témoigne d’un comportement pour le moins surprenant. A moins que l’on ne cautionne – insconsciemment – l’action du gang…

Pas moins de vingt-six personnes ont été jugées pour participation ou complicité directe ou indirecte à un crime contre l’humanité.
Comment qualifier autrement, en effet, la séquestration d’un jeune homme innocent, torturé sans état d’âme trois semaines durant ? Il est étrange que ce fait ait quasiment été occulté. Tout au plus a-t-on entendu des chroniqueurs judiciaires dans l’émission C dans l’air du 13 juillet 2009 parler « d’affaire grave », curieux euphémisme dont on est en droit de s’étonner devant la monstruosité du crime perpétré. La pudeur de l’énoncé devient indécente. Tout aussi surprenante est la certitude de ceux qui n’ont pas pu assister au procès et qui affirment que la qualité de celui-ci est indéniable. On souhaiterait avoir leurs talents de devin.

La judéite de la proie, choisie parce que juive, a contribué à aggraver les souffrances atroces qui lui ont ete infligées. Ce fait indéniable semble déranger au point que l’émotion éprouvée par une partie de la population fait apparaître les gens qui l’expriment comme des êtres assoiffés de vengeance : intéressant transfert de culpabilité… et curieuse inversion des valeurs.

L’image des tortionnaires et celle de leurs complices – dont deux étaient mineurs au moment des faits, mais non au moment du procès – doivent etre « protégées », explique-t-on. En revanche, celle des les personnes horrifiées et encore traumatisées à juste titre par la barbarie de l’acte sont salies voire calomniées ? On est en droit de se demander de quel côté sont ceux qui s’expriment et ce (ou ceux) qu’ils défendent ?

youssouf fofana, chef du gang des barbares

Laissons un instant la nature antisémite de l’acte qui gêne tant les bonnes âmes pour examiner des faits déjà accablants.

Les accusés formaient un réseau organisé, au sein duquel chacun constituait un rouage de la machine infernale. Voilà un fonctionnement dont le mécanisme rappelle des temps bien sombres de l’histoire du XXème siècle. Il en va de même de la déshumanisation de l’Autre perçu uniquement comme un moyen d’assouvir une passion peu glorieuse : l’appât du gain. La vision de la femme n’est guère plus acceptable : celle qui est considerée avant tout comme un objet sexuel s’accepte comme tel et sert d’appât.

L’abjection est à son comble lorsqu’on s’apercoit de l’amoralisme du comportement des comparses de cette odieuse tragédie. Comment peut-on concevoir que pendant trois semaines,
aucun de ces vingt-six individus n’ait pu faire preuve de la moindre conscience morale : la durée du calvaire infligé à la malheureuse victime que les geoliers voyaient souffrir sous leurs yeux n’a suscité pendant ce long temps aucun désir de mettre un terme à l’horreur, aucun acte d’humanité, aucun geste de compassion, d’empathie, bien au contraire. Comment au XXIème siècle cela est-il possible ?

Telles sont les questions qui devraient tarauder la France entière.
Or, de ces interrogations essentielles, aucune n’apparaît dans les ébats rhétoriques journalistiques.

On préfère évoquer les provocations de Fofana, stigmatiser subrepticement les membres de la partie civile considérés comme des empêcheurs de tourner en rond. Leur désir de justice est ouvertement assimilé à un désir de vengeance. La leçon de Simon Wiesenthal n’a visiblement toujours pas été comprise et voilà son expression dévoyée par une cruelle – et peu honnête – pirouette rhétorique.

Mieux encore, le langage est perverti à des fins étonnantes : si l’on allègue le droit pour « comprendre » les raisons du procès à huis clos – il s’agit de protéger des accusés qui étaient mineurs au moment des faits, mais non au moment du procès – on oublie ce même droit pour fustiger la décision tout à fait légitime et légale de la Garde des Sceaux. Usant de la prérogative que le Droit francais lui accorde, Michele Alliot-Marie a demandé au parquet de faire appel du jugement de quatorze accusés dont les peines sont inférieures à celles requises par le procureur. Ces dernières étaient déjà jugées faibles par la partie civile.

Oubliant que Madame la Garde des Sceux a agi conformément à la loi, on politise une décision qui n’est pas politique et qui est aussi conforme au droit que la décision de faire un procès à huis clos.
Il n’est pas possible, en effet, de faire deux poids deux mesures : soit, les deux décisions sont politiques, soit, aucune d’elles ne l’est.

Toujours est-il que c’est sur l’état d’esprit et sur les objectifs de ceux qui essaient de voir une différence d’application de la loi là où il n’y en a pas qu’il convient de s’interroger. De quoi est-il question ? De laisser entendre qu’un lobby, en l’occurrence un lobby juif aurait effectué des pressions sur la Garde des Sceaux pour influer sur la justice. Voilà qui fait remonter à la surface de curieuses accusations et diffamations, que l’on aurait cru dignes d’un autre temps. Somme toute, elles ne diffèrent pas vraiment des préjugés ahurissants qui ont poussé à agir les ravisseurs et les tortionnaires : les Juifs disposeraient d’un pouvoir financier ou politique qu’il conviendrait de mettre à mal…

Allons plus loin. A en croire les médias, seule la communaute juive serait sensible à ce qui deviendrait une « affaire Ilan Halimi ». Voilà qui laisse pantois. Le rapt et la torture d’un jeune homme durant trois semaines n’intéresserait qu’une partie des Français au prétexte que la victime est certes francaise mais aussi juive. De ce fait, la barbarie insoutenable liée au crime deviendrait une affaire de communauté.

En clair, en suivant cet étrange raisonnement, le fait qu’un jeune homme noir torturé à mort en raison de la couleur de sa peau ne devrait émouvoir que la «  communauté » noire, il en irait de même pour un jeune musulman qui serait victime de la même abomination en raison de ses origines. On ne peut que se féliciter que ces deux derniers cas ne se soient pas produits mais l’on ne peut qu’être atterré par un comportement médiatique qui favorise des instincts grégaires et primitifs, aussi primitifs au demeurant que les motifs qui ont poussé à choisir de harceler une victime juive.

La banalisation du mal est bien à l’œuvre dans notre société. Loin de prévenir d’éventuelles agressions à venir, on ne fait que l’encourager.

Par ailleurs, il serait temps de s’interroger sur la pertinence du terme « communauté ». Un être humain en France doit-il être perçu en fonction de ses origines ? N’a-t-il pas le droit à une individualité propre et une identité philosophique ou affective qu’il choisirait lui-même, indépendamment d’un étiquetage donné dès la naissance.

L’attitude qui consiste à déresponsabiliser une personne ayant participé à un crime contre l’humanité au motif qu’elle est mineure, qu’elle n’aurait été qu’un maillon de la chaîne n’ouvre-t-elle pas une boîte de Pandore ? Les futurs criminels n’auront-ils pas en tête l’excuse de ne pas être seuls à agir… N’était-ce pas l’argument des nazis jugés à Nuremberg ?

On ne peut que s’inquiéter de la réaction du spectateur, du lecteur ou de l’auditeur ayant suivi « l’affaire » : ne sera-t-il pas amené à penser que, en somme, on en a un peu trop fait ? Ne se demandera-t-il pas pourquoi on a voulu à ce point parler de ce qui apparaitrait maintenant comme un crime banal ?

Si tel est le cas, d’autres actes de barbarie sont à venir. Et n’en deplaisent à nos amis donneurs de leçon, cherchant à comprendre et de fait à excuser les agresseurs, ces crimes ne seront plus l’affaire de la « communauté juive », ils toucheront tous les Français.

Plus qu’un débat juridique, c’est une réflexion éthique à l’échelle de notre pays qu’il convient de mener de toute urgence.

Annick Azerhad

(1) L’expression est une allusion au titre d’un essai d’Emmanuel Brenner, France, prends garde de perdre ton âme , éditions Mille et une nuits février 2004. Elle s’inspirait du « titre du premier Cahier du témoignage chrétien en novembre 1941. L’auteur de ce texte était le jésuite Gaston Fessard ».

(2) C’est ainsi que se sont autoproclamés les membres de ce groupe organisé. Les mots ont un sens que les journalistes ni d’autres n’ont pas cru bon de relever.

Un commentaire »

  1. A reblogué ceci sur dauchotet a ajouté:
    Sans aucun doute – Pauvre France

    Commentaire par dauchot — mercredi 4 mars 2015 @ 00:26


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