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lundi 16 juillet 2012

La bataille de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212)

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Las Navas de Tolosa. Dessin de Guy SajerÀ cinq kilomètres de Santa Elena, le village situé le plus au nord dans la province de Jaen, non loin du défilé de Despenaperros, on trouve un site où les restes d’armes anciennes sont si abondants que, des siècles durant, ils ont servi aux paysans d’alentour pour récupérer le fer nécessaire à la fabrication de leurs outils agricoles. Il s’agit du lieu où fut livrée, il y a bientôt huit siècles, la bataille de Las Navas de Tolosa. Elle fut l’aboutissement d’une longue histoire, celle de la Reconquista entamée dès le VIIIe siècle, quelques années seulement après la conquête musulmane de l’Hispania wisigothique, quand quelques résistants repliés dans les Monts Cantabriques firent subir en 722, à Covadonga, un premier échec à l’envahisseur.

C’est dans les régions montagneuses et forestières de l’Espagne du Nord-Ouest que survécurent des communautés chrétiennes demeurées attachées à la défense de leurs libertés et de leur indépendance alors que, dans le reste de la péninsule, la grande masse des chrétiens « mozarabes », réduits au statut inférieur de dhimmis, devaient subir la domination des fidèles du Prophète. Commence alors une période longue de plusieurs siècles qui – faite d’avancées et de reculs, de victoires et de défaites – forge progressivement les limites d’un refuge territorial demeuré irréductible, même au tournant de l’an Mil, quand le terrible Al Mansour lance régulièrement des razzias dévastatrices vers le royaume asturien ou vers la Catalogne issue de la marche d’Espagne constituée deux siècles plus tôt par les Carolingiens. Dans cette lutte à mort, les chrétiens du Nord de la péninsule peuvent compter sur la protection de saint Jacques dont le tombeau a été découvert en Galice au début du Ier siècle, en ce Finistère ibérique vers lequel vont se presser, au fil du temps, des dizaines de milliers de pèlerins. Les ressources qu’ils apportent à la Navarre, puis à la Castille et au Léon, héritier du royaume asturien, contribuent à la Reconquête, d’autant que de nombreux chevaliers venus d’outre-monts viennent se mettre sous l’étendard de Santiago Matamoros, le « saint Jacques tueur de Maures » qui est apparu à Clavijo pour donner la victoire au roi Ordono Ier dans une bataille difficile contre l’ennemi musulman. L’effondrement, en 1031, du califat de Cordoue et son morcellement en une vingtaine de royaumes dits de taifas affaiblissent notablement l’Islam d’al Andalus, au moment où les royaumes et principautés chrétiens du Nord accroissent régulièrement leur puissance, alors que la Castille réalise son unité et devient le moteur principal de la marche vers le sud.

La chute de Tolède, prise en 1085 par le souverain castillan Alphonse VI, constitue un moment majeur et semble augurer – en un temps qui voit l’essor général de l’Occident latin sur le point de se lancer à la conquête de la Terre Sainte – d’un reflux rapide et général de la puissance musulmane, au moment où la papauté accorde les indulgences plénières à ceux qui combattront dans la « croisade d’Espagne». Les temps ne sont pourtant pas encore venus de la libération générale de la péninsule ibérique car une redoutable puissance a vu le jour de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Les Almoravides surgis du désert mauritanien se sont en effet emparés du Maroc et, répondant aux appels de leurs coreligionnaires d’Al Andalus, ils viennent, en 1086, infliger à Zalacca, non loin de Badajoz, une défaite lourde de conséquences aux chevaliers castillans. Pour plus d’un siècle et demi, le rapport des forces est tel qu’aucun des deux camps ne parvient à s’imposer à l’autre, même si Castillans et Portugais parviennent à défendre la ligne du Tage, alors que les chevauchées épiques du roi d’Aragon Alphonse le Batailleur demeurent initialement sans lendemain. La situation s’aggrave quand les Almohades, venus eux aussi du Maroc, mais de leurs refuges montagnards de l’Atlas, supplantent leurs rivaux almoravides et interviennent à leur tour en Espagne où ils additionnent longtemps les victoires, notamment à Alarcos en 1195. Une trêve de dix ans est bien conclue en 1197 mais chacun sait qu’elle sera mise à profit pour préparer l’affrontement majeur qui doit décider du sort de l’Espagne.

Dès 1209, le roi de Castille Alphonse VIII prend l’initiative de la reprise de la lutte. Franchissant la frontière du territoire almohade, il attaque Jaen et Baeza pendant que les chevaliers de Calatrava s’en prennent à Andujar. Confiant en l’alliance conclue avec le roi d’Aragon, le souverain castillan avait besoin de s’assurer de la neutralité de ses voisins et rivaux léonais et navarrais et c’est pour obtenir ce résultat qu’il sollicita du pape Innocent III un appel à la croisade qui mettrait son royaume à l’abri de toute attaque d’un souverain chrétien, celui-ci risquant dans ce cas l’excommunication. Partout en Occident, le clergé prêcha la croisade en appelant les combattants, ainsi rachetés de tous leurs péchés, à se rassembler en mai 1212 à Tolède dont l’archevêque, Rodrigo de Rada, s’était transformé en propagandiste infatigable de la guerre sainte qui s’annonçait.

Du côté almohade, l’émir Al Nasir, fils du vainqueur d’Alarcos, quitta Marrakech, sa capitale, en février 1211, à la tête d’une immense armée. Agé de trente ans, courageux, rusé et taciturne, il avait juré sur le Coran de conduire ses troupes jusqu’à Rome pour que ses chevaux puissent s’y abreuver dans les eaux du Tibre. Dès le mois de mai, son armée débarqua à Tarifa, à l’extrême Sud de l’Espagne. L’affrontement majeur ne se produisit pas en cette année 1211. Le roi de Castille poussa une simple chevauchée jusqu’à la côte du Levant – en ces régions naguère conquises par le Cid avant d’être reperdues après sa disparition – alors que l’émir s’emparait, après deux mois d’un siège difficile, de la forteresse de Salvatierra. Une fois la place conquise, Al Nasir se replia sur Séville pour intensifier ses préparatifs en vue de la campagne de l’année suivante.

En route pour Tolède

Au printemps 1212, des milliers de Croisés firent route vers Tolède. Parmi eux Pierre II d’Aragon, avec trois mille chevaliers. On remarquait toutefois l’absence du roi de Navarre et de Léon. De nombreux combattants venus de France et conduits par l’archevêque de Narbonne arrivèrent en juin, suivis par des Lombards et des Allemands. De son côté, Al Nasir faisait remonter à son armée la vallée du Guadalquivir pour la conduire à hauteur des défilés de la Sierra Morena afin d’y attendre un ennemi qu’il entendait y affronter après qu’il se fût fatigué durant la longue marche correspondant à la traversée des plateaux désolés de la Meseta, dans la chaleur de l’été ibérique. Il entendait ainsi choisir le lieu de la bataille, une fois installé sur des positions défensives solides. Dans le camp castillan, les volontaires étrangers posent quelques problèmes. Peu accoutumés à la coexistence avec les fidèles d’une autre religion que la leur, ils s’en prennent à lajuderia de Tolède, la pillent et font un mauvais sort à plusieurs de ses habitants, ce qui contrarie fortement Alphonse VIII, qui n’est pas mécontent de voir l’armée se mettre enfin en marche le 20 juin.

L’avant-garde est constituée par les Croisés étrangers, placés sous le commandement de Diego Lopez de Haro. Elle arrive, au bout de quatre jours, devant le château de Malagon, tenu par les Maures, et lance immédiatement l’assaut. Alors que les défenseurs ont manifesté l’intention de se rendre, contre la promesse d’avoir la vie sauve, les assaillants passent toute la garnison au fil de l’épée. Ils établissent ensuite leur campement, pour attendre le gros de l’armée qui, conduit par les rois d’Aragon et de Castille, arrive dès le lendemain. La marche vers le Guadiana reprend le jour suivant mais l’armée se retrouve rapidement confrontée aux problèmes d’approvisionnement de ces régions à peu près vides et avares de ressources. Il fallut éviter les pièges – des dards de fer immergés dans l’eau – placés par les reconnaissances almohades à hauteur des gués permettant de franchir le fleuve mais, après avoir effectué plusieurs détours, les Croisés atteignent Calatrava, qui commande le passage entre la Castille et les terres musulmanes de la vallée du Guadalquivir correspondant à l’actuelle Andalousie.

Soumis à la pression almohade, les Templiers qui occupaient la place avaient renoncé à la défendre en 1158, et dès ce moment une poignée de chevaliers et de moines cisterciens s’y établirent et constituèrent l’ordre militaire de Calatrava, dont la fondation fut officialisée par le pape en 1164. Malgré les efforts et les sacrifices consentis, la place dut pourtant être abandonnée à l’ennemi musulman au moment où la lutte se livrait, pour l’essentiel, sur le front du Tage. Il n’est pas question, pour l’armée des Croisés, de laisser derrière elle, aux mains de l’ennemi, une forteresse de cette importance et l’assaut est lancé le 30 juin. Une partie de la place est conquise et les défenseurs acceptent de parlementer pour livrer leurs dernières positions, contre l’assurance d’avoir la vie sauve et de pouvoir se retirer. Un accord conclu par Alphonse VIII mais qui indigne les Croisés étrangers, bien décidés à renouveler le massacre perpétré à Malagon. Le mécontentement né de cet épisode vient s’ajouter aux difficultés de la progression dans la chaleur de l’été castillan et aux privations dont souffre l’armée chrétienne, au point que les combattants venus d’outre-Pyrénées se découragent et décident, pour la plupart d’entre eux, d’abandonner l’expédition. Ils repartent ainsi vers leurs différents pays d’origine, en pillant au passage les juderias de quelques villes traversées ou après avoir, pour certains, rejoint le Camino compostellan afin d’aller honorer en Galice le tombeau de l’apôtre. Cette défection prive l’armée chrétienne d’un tiers de ses effectifs, des combattants motivés et expérimentés qui risquent de faire cruellement défaut lors des affrontements à venir. Les réserves de vivres accumulées à Calatrava permettent toutefois à l’armée de se reposer et de reconstituer les forces des combattants. L’arrivée de deux cents chevaliers navarrais, aux ordres du roi Sanche le Fort qui consent à oublier, le temps d’une croisade, ses rancoeurs contre Alphonse VIII constitue alors une heureuse surprise.

Paso de Despenaparros

A la veille de la bataille décisive, le souverain castillan ne peut oublier qu’à deux étapes de Calatrava, Alarcos a été le théâtre, dix-sept ans plus tôt, de la lourde défaite subie par l’armée qu’il commandait. Un souvenir qui alimente autant ses craintes que sa soif de revanche. Du 7 au 9 juillet, les chrétiens campent à proximité de Salvatierra et y recueillent des renseignements précis à propos du déploiement de l’armée ennemie. Al Nasir ne se trouve qu’à quelques kilomètres, de l’autre côté des gorges du Muradal, près du défilé de la Losa, un passage d’accès si difficile que «que mille hommes suffiraient à le défendre face à la population de la terre entière». Le 11, Don Lopez de Haro envoie une reconnaissance vers les hauteurs du col du Muradal, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Paso de Despenaparros. Il peut alors constater que les deux armées ne sont séparées que par le défilé de Losa, fortement gardé par les Almohades. Situation grave pour l’armée chrétienne car il lui sera difficile, voire impossible, de franchir l’obstacle, alors que l’espace où elle est déployée, dépourvu de toute ressource, ne peut lui permettre de s’y installer durablement. La prudence pourrait donc conseiller d’abandonner, dès que possible, cette position pour se replier vers la plaine étendue plus au nord, afin d’y rechercher un autre passage à travers la sierra. Une telle manoeuvre peut cependant entraîner une démoralisation des troupes et Alphonse VIII craint que les Almohades aient pris la précaution de contrôler les autres passages éventuellement utilisables.

Un passage dans la sierra…

C’est alors que, selon la tradition qui a embelli la victoire, un berger vient informer le roi de l’existence d’un passage que l’ennemi a omis de surveiller. Une reconnaissance permet de vérifier ses dires et, dès le matin du 14 juillet, l’armée croisée peut franchir la montagne et se regrouper sur un vaste découvert, la Mesa del Rey. Les deux adversaires se trouvent donc désormais face à face, sans qu’aucun obstacle naturel majeur ne vienne donner l’avantage à l’armée almohade. Soucieux d’engager le combat avant que l’ennemi n’ait eu le temps de « récupérer» des fatigues des dernières heures, Al Nasir envoie ses troupes attaquer les Croisés en espérant qu’ils vont accepter de livrer la bataille mais, sagement, ils n’en font rien et les journées des 14 et 15 juillet sont des moments d’attente. Dans la nuit du 15 au 16, chacun sait que la bataille est pour le lendemain et le jour n’est pas encore levé quand sont mis en œuvre, dans le camp chrétien, les préparatifs de la lutte, alors que les hommes d’Église distribuent les absolutions aux combattants qui vont bientôt risquer leurs vies. Quand le jour se lève, les armées adverses se font face. Le centre du dispositif chrétien est occupé par les troupes castillanes, l’aile gauche par les chevaliers aragonais avec Pierre II à leur tête, l’aile droite avec les combattants navarrais aux ordres de Sanche le Fort, ces deux ailes se trouvant renforcées de contingents fournis par les communes castillanes, aguerris depuis longtemps dans les combats de la frontière.

Chacun de ces trois corps est déployé, dans la profondeur, sur trois lignes successives. L’avant-garde du corps central est commandée par Don Diego Lopez de Haro, l’un des vaincus d’Alarcos, qui a lui aussi une revanche à prendre. Les Templiers occupent la seconde ligne, sous les ordres du grand-maître Gomez Ramirez. Les chevaliers Hospitaliers et ceux de Calatrava sont à leurs côtés. Alphonse VIII se tient à l’arrière, avec l’archevêque de Tolède et plusieurs prélats castillans et aragonais auxquels s’est joint l’archevêque de Narbonne. Le déploiement de l’armée almohade est différent. Il comporte, en première ligne, des troupes de cavalerie légère puis, en seconde ligne, des combattants recrutés dans tout l’empire ainsi qu’en al Andalus, enfin en troisième ligne, l’élite des forces d’Al Nasir qui a installé sa tente rouge au sommet d’une hauteur, le Cerro de los Olivares. Loin des exagérations des chroniqueurs médiévaux, les historiens d’aujourd’hui évaluent à cent mille hommes les effectifs de l’armée almohade, auxquels les chrétiens auraient opposé soixante mille combattants, ce qui fit tout de même de la bataille de Las Navas de Tolosa l’un des affrontements majeurs de l’Histoire médiévale. Équipés surtout d’armes de jet, les musulmans ont tout à craindre du contact car les chevaliers chrétiens sont plus lourdement armés. S’inspirant des expériences acquises en Orient par les Croisés, Alphonse VIII veut parer la mobilité de la cavalerie adverse en maintenant l’homogénéité de son corps de bataille, conçu pour le choc, et en prévoyant de conserver une réserve en mesure d’intervenir au moment décisif pour disperser l’adversaire.

Al Nasir compte pour sa part utiliser sa deuxième ligne en l’envoyant au massacre, face à la cavalerie cuirassée des Chrétiens qui, tombant ainsi dans un piège, seraient assaillis par les archers à cheval de sa cavalerie légère et viendraient se briser — dans l’hypothèse où ils parviendraient à maîtriser cette phase de la bataille – sur les formidables défenses établies par sa garde rapprochée. Contrairement au récit transmis par les chroniqueurs chrétiens, l’ultime rempart du camp almohade n’était pas constitué d’esclaves noirs enchaînés les uns aux autres et ainsi condamnés à mourir sur place plutôt que de reculer; il s’agissait plutôt de volontaires fanatisés qui avaient offert par serment leurs vies à l’Islam, liés les uns aux autres pour livrer ensemble, jusqu’à la mort, un combat ignorant toute perspective de retraite.

La bataille commence avec la charge de l’avant-garde chrétienne. Elle ne rencontre guère de résistance face à la première ligne ennemie qui, selon la tactique éprouvée des armées musulmanes, se disperse rapidement sous le choc, alors que la cavalerie lourde chrétienne aborde rapidement le gros de l’armée almohade. L’affrontement peut ici tourner à l’avantage des musulmans, installés sur la défensive alors que les assaillants sont fatigués par la charge lancée de loin et plus ou moins désorganisés du fait des premiers combats qu’ils ont dû livrer. Les chrétiens sont effectivement contraints de reculer et de céder du terrain, alors que les troupes fournies par les conseils communaux des villes castillanes de la frontière, stoppées dans leur élan, commencent à piétiner. Jusque-là, les événements se déroulent selon le plan imaginé par l’émir almohade. Don Diego Lopez de Haro et les siens tiennent bon et ne concèdent pas de terrain de manière significative mais il est clair que les deux premières lignes chrétiennes – attaquées par l’ennemi à partir de positions favorables et enveloppées par la cavalerie légère les accablant de ses flèches – se trouvent en situation difficile.

Te Deum laudamus

Alphonse VIII comprend alors que le moment est venu d’engager ses réserves et de lancer la charge qui doit décider du sort de la journée. Au moment où le roi de Castille s’engage, ceux d’Aragon et de Navarre en font autant sur les ailes. Une charge qui va commander l’issue de la bataille, l’action qui représente la dernière carte des Croisés dont les premières lignes n’ont pu obtenir la décision. Telle une avalanche, la masse de cavaliers lancée à l’attaque par les trois rois balaie le champ de bataille pour venir aborder les défenses organisées autour du camp de l’émir. On connaît mal le détail de l’action mais il apparaît que ce sont les chevaliers de Sanche le Fort, le roi de Navarre, qui ont les premiers rompu la ligne de défense établie par les Almohades. Les guerriers musulmans se font tuer sur place mais ne peuvent rien face à l’élan irrésistible des chevaliers chrétiens. Un siècle avant l’apparition des arcs gallois et deux siècles avant celle des armes à feu qui feront merveille à Crécy, Nicopolis, Azincourt, ou Varna, l’infanterie ne peut supporter le choc de la cavalerie lourde et les archers musulmans, eux-mêmes emportés dans la confusion de la bataille, ne sont plus en mesure d’assurer le harcèlement du corps de bataille adverse. Les défenses almohades sont rapidement balayées et l’armée d’Al Nasir se trouve disloquée. Les cavaliers chrétiens peuvent alors engager la poursuite et massacrer les fuyards musulmans. Instruits par les expériences précédentes les vainqueurs remettent à plus tard le pillage du camp almohade – qui pourrait fournir à l’adversaire l’opportunité d’un regroupement et d’un retour offensif – et donnent la priorité à la destruction complète de l’ennemi.

Ce n’est qu’une fois les dernières résistances écrasées que les Croisés se retournent contre le camp évacué précipitamment par l’émir. Quelques heures plus tard, c’est un Te Deum laudamus que l’archevêque de Tolède et les rois vainqueurs entonnent sur le champ de bataille, alors que le berger qui a indiqué aux chrétiens l’itinéraire permettant de franchir la Sierra Morena est immédiatement assimilé à saint Isidore ou à saint Jacques, venus présider au succès des armes chrétiennes.

Deux jours plus tard, le 18 juillet, les Croisés abandonnent le champ de bataille, où la putréfaction des milliers de cadavres dégage une odeur insupportable, et vont s’emparer des châteaux de Vaches et de Tolosa dont les garnisons sont massacrées. La nouvelle de la victoire chrétienne pousse à la fuite les populations musulmanes et la ville de Baeza est presque totalement vide quand les troupes d’Alphonse VIII s’y installent le 19 juillet. Quelques jours plus tard, Ubeda tombe aux mains des chrétiens et sa population est massacrée. Toute l’Andalousie paraît alors en situation d’être rapidement reconquise mais une épidémie de dysenterie va paralyser l’armée chrétienne qui va rapidement faire retraite vers le nord, la conquête des vegas andalouses se voyant remise à une autre occasion, qu’il faudra en fait attendre près de trente ans. Satisfait d’avoir vengé l’affront subi à Alarcos, Alphonse VIII fait une entrée triomphale à Tolède et, bon prince, négocie avec ses rivaux, les rois de Leon et de Navarre, qui obtiennent les places frontalières qu’ils convoitaient.

Victorieux, les royaumes chrétiens ne sont pourtant pas en mesure d’exploiter immédiatement le succès décisif obtenu aux portes de l’Andalousie. Alphonse VIII de Castille meurt en 1214, Pierre II d’Aragon a été tué à Muret un an plus tôt, en luttant aux côtés du comte de Toulouse contre les Croisés lancés par le pape Innocent III contre le Midi albigeois. Sanche le Fort disparaît pour sa part en 1234, retiré dans son palais de Tudela. Aucun souverain ne prend donc dans l’immédiat le relais pour compléter la victoire du 16 juillet 1212. La Reconquista s’étire ensuite tout au long de la première moitié du XIIIe siècle, avec la reprise, à l’initiative du roi d’Aragon Jacques Ier le Conquérant, de Majorque en 1230, de Castellon de la Plana en 1234 et de Valence en 1238, alors que, dans le même temps, les Castillans ont reconquis Cordoue en 1236, avant de s’emparer de Séville en 1248.11 faudra encore deux siècles et demi pour que tombe Grenade, la capitale de l’émirat nasride où l’Islam andalou aura vécu un brillant et dernier épisode, mais la victoire finale des rois catholiques obtenue en janvier 1492 n’aurait pas été possible sans celle, décisive, remportée en juillet 1212, face aux troupes almohades, sur le champ de bataille de Las Navas de Tolosa.

Jean Kappel, ancien officier parachutiste, professeur d’histoire, spécialiste de la Reconquista et de la Première Guerre mondiale. Collabore régulièrement à la Nouvelle Revue d’Histoire.

livre FORCE & HONNEUR, CES BATAILLES QUI ONT FAIT LA GRANDEUR DE LA FRANCE ET DE L'EUROPE

Numérisé pour une utilisation Fair Use à partir du livre FORCE & HONNEUR, CES BATAILLES QUI ONT FAIT LA GRANDEUR DE LA FRANCE ET DE L’EUROPE
pages 87 à 92
Éditions LES AMIS DU LIVRE EUROPÉEN, novembre 2010

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