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dimanche 2 novembre 2014

L’esclave chrétien et le pirate musulman (1930)

Filed under: Passé présent — sitamnesty @ 00:46

Almanach du Pèlerin de l'année 1930Paru dans l’Almanach du Pèlerin de l’année 1930 en pages 86, 87, 88, 89 et 90

Vers 1825, sur les bords fleuris de la Méditerranée, entre Saint-Tropez et Cavalaire, la blanche maison de Jean Loriec se dressait au creux d’un charmant vallon. C’était petit : deux étages et quatre pièces, mais si joliment placé ! Vers le Nord, le sombre massif des Maures la protégeait du mistral qui passait, en hurlant, au-dessus de la toiture, comme rageur de ne pouvoir que l’effleurer. Tout proche, un bosquet de gros mimosas l’ombrageait, au printemps, de leurs lourdes grappes d’or parfumées, et, toute l’année, de leurs rameaux flexibles et touffus. Aussi, Loriec avait-il surnommé sa gentille demeure Les Mimosas. Du côté Sud, la vallée s’ouvrait sur la mer, vivant saphir, dont les vagues venaient caresser, de leur écume argentée, une minuscule plage de sable roux. Le grand soleil, réchauffant l’hiver, tempéré, durant l’été, par la brise marine, y versait sa clarté méridionale. A voir comme tout était bien tenu et propret, on sentait que le bonheur devait habiter en cet humble logis.
De fait, Loriec s’estimait un homme parfaitement heureux. Issu d’une longue lignée de pêcheurs, il continuait le métier paternel avec amour et énergie. Agé de quarante ans, robuste et bien découplé, il passait pour le plus habile de la côte à connaître ou découvrir les endroits poissonneux, et sa grande barque pontée, à voiles rouges, l’Hirondelle, pour la plus rapide manoeuvrière. Le poisson se vendait bien aux marchés de Cavalaire ou de Saint-Tropez, et l’aisance régnait dans le modeste logis.
Sa femme, Yvonne Loriec, âme douce et bonne, l’environnait de dévouement et d’affection. Deux charmants enfants mettaient de la gaieté, du rire et comme de la lumière dans toute la maison. La plus jeune, Marie, quatorze ans, expansive et pétulante, gardait les cinq ou six brebis et les trois chèvres du troupeau familial, ou s’occupait, avec sa mère, de l’ouvrage intérieur. L’aîné, Frédéric, grand garçon qui comptait seize printemps, accompagnait son père sur l’Hirondelle, et lui servait de précieux auxiliaire. C’était vraiment plaisir de voir, par une belle soirée, la grande barque revenir comme à tire d’aile, de les entendre tous deux chanter à pleine voix, et d’apercevoir Marie courant au ,rivage pour leur sauter au cou…
Par surcroit, Jean et Yvonne avaient hérité de leurs ancêtres une foi très vive et des habitudes profondément chrétiennes, qu’ils s’étaient appliqués à enraciner dans l’âme de leurs enfants, dès l’âge le plus tendre. Chaque soir les voyait pieusement agenouillés devant une image de la Vierge de Costebelle, patronne des pêcheurs là-bas, pour cette prière en commun que Dieu bénit toujours.
Et pourtant, malgré ce paisible bonheur, Yvonne Loriec avait, par moment, des appréhensions inexpliquées. Une fois, au retour de la promenade dominicale, son bras affectueusement appuyé à celui de son mari, en regardant ses beaux enfants courir ramasser des fleurs pour la Madone, elle se prit à lui dire :
— Mon Jean, nous sommes trop favorisés; j’ai peur, peur de quelque épreuve.
— Amie, répondit ce dernier de sa voix grave, pourquoi craindre ? Quand on a Dieu avec soi, la conscience en paix, le travail pour compagnon, le devoir pour but, on peut être heureux, même sous les coups de l’adversité.
Il y avait une raison à pareille inquiétude. Avec la perspicacité du coeur, Mme Loriec voyait son Frédéric sujet à une passion trop violente : la passion de la mer, et l’ardente curiosité de ce qui pouvait se cacher par delà ses rives. Trop souvent, elle l’avait surpris assis sur les bords, fouillant, d’un regard avide, l’immensité bleue. Le jeune, homme cherchait à savoir ce qu’était, au loin, cette Afrique mystérieuse, et ses occupants non moins mystérieux dont les contes avaient bercé son enfance. Très intelligent, il gardait de ses études primaires assez fortes le goût très vif des livres, surtout des livres d’histoire. Et Frédéric savait de Mahomet, des Arabes, de leurs invasions, presque tout ce qu’on pouvait connaître alors.
Pour la mer, c’était plus étrange encore. Elle l’attirait comme attire un aimant, le fascinait, semblait l’appeler de sa grosse voix. L’une de ses distractions préférées, aux heures de loisir, consistait à monter dans la plus petite des deux barques, à s’en aller seul loin du rivage, se faire ballotter par les vagues, lutter contre elles, ou écouter leur plaintive chanson, sans crainte des pirates musulmans…
Or, Yvonne Loriec avait perdu un frère tendrement aimé, dans l’une de ces tempêtes brusques, courtes mais très violentes, dont est coutumière la Méditerranée. Ressouvenir ou pressentiment, elle en gardait l’aversion, l’horreur instinctive de la mer.
— Cette maudite finira par me prendre mes chéris, se disait-elle parfois tout bas.
Aussi, embrassait-elle avec une tendresse fébrile mari et fils quand ils revenaient de la pêche.
Un matin d’avril où Jean Loriec était allé vendre sa pèche à Cavalaire, Frédéric, libre, monta sur la petite barque, adressant, du geste, un affectueux au revoir à Marie qui gardait ses moutons, non loin. Pour lui montrer son adresse, il fit voler, à grands coups de rames, l’esquif vers la pleine mer. Insouciant et rieur, le jeune homme ne prêta nulle attention à un brick sorti de l’anse voisine, et qui, tout en louvoyant, se rapprochait insensiblement de lui. Soudain, un canot s’en détache, file droit sûr lui, et avant que Frédéric ait pu deviner leurs intentions, les quatre hommes qui le montent harponnent la barque

Avant que Frédéric ait pu deviner leurs intentions, les quatre hommes harponnent la barque et saisissent l'occupant.
Avant que Frédéric ait pu deviner leurs intentions,
les quatre hommes harponnent la barque et saisissent l’occupant.

, saisissent l’occupant et lui attachent solidement les mains. Puis, de retour à bord, ils jettent à fond de cale leur victime muette de surprise et de désespoir, et cinglent, à pleines voiles, vers le Sud.
Marie a tout vu, et n’a que trop compris. D’abord comme foudroyée par la douleur, elle court bientôt à la maison, suffoquée de larmes et criant ces trois seuls mots :
— Frédéric, pirates, captif…
La pauvre mère, devant cette révélation, ne peut que tendre les mains vers Notre-Dame de Costebelle, murmurer, pâle comme une morte : « Consolatrice des affligés, pitié, pitié, pour lui et pour nous », et s’abat évanouie. Quand Loriec revint, il trouva Marie sanglotant sur le corps de sa mère; et ce fut la désolation implantée au cher foyer naguère si heureux. Désormais, la foi chrétienne seule pourra, non guérir, mais cicatriser une telle blessure en plein coeur, chez ces infortunés…

*
*   *

Frédéric se trouva mêlé, dans son obscure prison, à dix autres malheureux, deux familles entières, que ces bandits avaient enlevées, la nuit, et qui se lamentaient. Pour lui, ses réflexions n’étaient guère moins cruelles. Il lui semblait entendre les sanglots de désespoir de sa mère et de sa soeur chéries, de son père vénéré. Heureusement, il était très pieux. Il avait sur lui le chapelet, souvenir de sa première Communion, et qui ne le quittait jamais. Une ardente prière le rasséréna. Du reste, à son âge, l’espérance ne peut pas s’éteindre entièrement.
Le lendemain matin un grand diable de Maure vint leur enjoindre, le fouet à la main, de monter sur le pont. La terre d’Afrique était proche. Alger apparaissait, grand triangle tout blanc, ceinturé par ses jardins vert sombre. Au sommet, une forteresse énorme, la kasbah; et sur les côtes, des murailles rébarbatives, coupées de nombreuses tours. Les minarets de ses cent mosquées surgissaient de la masse blanche avec leur étincellement multicolore. Notre captif ne pouvait détacher ses regards de la prenante vision. Il ne la voyait que trop, cette Afrique, objet de ses rêveries passées…
A la descente, le même individu d’un geste impératif lui ordonna de le suivre. Frédéric dit adieu à ses compatriotes emmenés pour être vendus au marché des esclaves, le Badistan, comme du vil bétail. Par les ruelles et les souks si pittoresques, le guide conduit notre captif dans la cour, le joli patio, d’une belle demeure, et lui fait signe d’attendre.
Bientôt, parait un Arabe somptueusement vêtu, suivi d’un jeune homme qui devait être du même âge que Frédéric. D’un ton sec et hautain, il lui signifia, en mauvais français, quelles seraient désormais ses fonctions.
— Je veux que tu apprennes ta langue à mon fils Ali que voici, afin qu’il devienne un homme accompli sous tous les rapports, et puisse faire le plus de mal possible à tes frères, les roumis et maudits chrétiens. Le reste du temps, tu cultiveras l’un de mes jardins, tout en haut de la ville, hors des murs. Et marche droit : sinon, tu feras connaissance avec le fouet, et même pire; j’ai dit.
Mohammed, c’était son nom, Arabe pur sang et sectateur très fanatique de la religion musulmane, possédait d’immenses richesses en terres, troupeaux, maisons dans Alger. Le meilleur de ces revenus restait encore la piraterie. Dix navires lui appartenant, tous bons voiliers, sillonnaient la Méditerranée et lui apportaient, chaque mois, de nombreux captifs ou les marchandises de bateaux prisonniers. Aussi, grande était son influence parmi ses pairs, et le Dey l’avait choisi comme conseiller très écouté.
Le lendemain, Frédéric commença ses leçons.
Hassan, ancien esclave et Grec d’origine, qui savait un peu le français, servait d’interprète, et devait enseigner lui-même les éléments de l’arabe au captif. Homme fourbe et ambitieux, Hassan avait renié la foi chrétienne pour être libre, et pratiquait, du moins extérieurement, les rites de sa religion nouvelle avec un zèle ostentatoire. Comme récompense, Mohammed l’avait établi intendant sur tous les autres esclaves de sa maison.
Ali, d’une intelligence très ouverte, prit vite goût à ces exercices, et fit de rapides progrès. Fils unique de Mohammed qui avait reporté sur lui ses meilleures affections, il avait pour mère une descendante de ces mystérieux Berbères, si longtemps chrétiens, dans cette Afrique du Nord qui comptait, aux Ve et VIe siècles, plus de six cents évêques et des églises florissantes. Pareil atavisme pesait sur Ali de toute son intensité, et l’islam n’avait pu qu’effleurer l’extérieur de son âme droite et loyale. Les rites fatalistes et grossiers de la religion musulmane se révélaient bien impuissants à satisfaire les aspirations d’idéalisme qu’il sentait parfois s’éveiller tout au fond de lui-même.
Frédéric s’aperçut vite d’un tel sentiment. Mais de longs mois devaient s’écouler avant qu’Ali sortît de sa froide réserve, celle du maître envers l’esclave. Pourtant, il sentait grandir, avec l’estime, une amitié de plus en plus forte pour ce serviteur dévoué. Tous deux étaient désormais assez instruits l’un du français, l’autre de l’arabe, pour se passer de l’intermédiaire désagréable d’Hassan.
Un jour qu’ils étaient seuls, Ali, brusquement, lui tint ce langage :
— Frédéric, parle-moi de ta religion; je voudrais la connaître à titre curieux.
Le captif, alors, lui expliqua, de son mieux, et pendant de longues séances, les beaux mystères du christianisme, sa morale si haute, son rôle bienfaisant pour la société et les individus, son caractère divin…, avec un tel accent de conviction, qu’Ali se sentit remué jusqu’au tréfonds du coeur.
Une autre fois, après une causerie analogue, le fils de Mohammed ajouta :
— Et que penses-tu de l’islam ? Dis-moi ta pensée vraie, sans crainte de m’offenser; je te promets le secret.
Et son interlocuteur de répondre :
— A votre religion musulmane, je fais trois grandes et principales objections. D’abord, ce n’est qu’une doctrine de violence et de contrainte. « Crois ou meurs », telle est votre maxime favorite. Ensuite, votre croyance n’atteint point l’âme en qui réside la vraie grandeur de l’homme; elle est toute de surface. Il vous suffit de rites extérieurs, accomplis machinalement, pour prétendre à la sainteté. Enfin l’islam, par sa doctrine de l’inertie et du moindre effort, frappe ses adeptes de paralysie intellectuelle. Tous les peuples qu’il a imprégnés ont été, après quelques générations, figés dans la même incapacité de progrès.
Ali écoutait, impassible, ces critiques acerbes dont il sentait le bien fondé; et un lent travail d’évolution se faisait en lui.
Entre temps, Frédéric cultivait le jardin désigné par Mohammed, labeur pas trop pénible et qui lui plaisait. Son logement, une petite cabane solitaire, s’y trouvait placé. Parfois, Ali lui faisait parvenir, en secret, des aliments substantiels. Aussi, sa situation, comparée à celle des autres esclaves, lui apparut-elle vite comme privilégiée.
Ces malheureux, condamnés aux plus viles et dures besognes, ne recevant comme nourriture que quelques morceaux de pain grossier, accablés de coups, devaient passer leurs nuits dans un bagne infect, glacial l’hiver, torride l’été, un enfer. Or, pour s’affranchir de cet état de misère et d’abjection, ils n’avaient que trois moyens : se faire musulmans, se donner la mort ou tenter la fuite. A ceux qui abjuraient, leurs maîtres accordaient un petit champ, quelques ressources qui leur permettaient de vivoter libres. Plusieurs, à bout de courage, prenaient ce parti. D’autres, désespérés, se suicidaient. Quant à fuir, c’était presque impossible. Les Arabes, tous d’accord dans la chasse aux fugitifs, avaient dressé des chiens pour les retrouver, et bien peu leur échappaient. Et afin d’ôter aux autres la velléité de semblable tentative, ils soumettaient publiquement les repris à d’horribles supplices, les crucifiaient, les laissaient hurler sur un pal jusqu’à la mort, les donnaient à dévorer aux chiens, ou les suspendaient vivants aux crochets de fer qui garnissaient les murailles de la ville. Les heureux que les familles, l’Etat ou les Congrégations religieuses parvenaient à racheter, toujours à gros prix, étaient rares. Du reste, le plus souvent, on ignorait le nom de leur maître ou leur destination.
Malgré tout, fuir, fuir, restait l’idée fixe, sans cesse entretenue, de Frédéric. La perspective de passer toute sa vie en pareille situation lui devenait intolérable, et le jetait dans des accès de véritable désespoir. Ne reverrait-il donc jamais ni la patrie ni les Mimosas ? Parfois, il tendait les bras vers la mer, du côté de la France, en murmurant, parmi les sanglots qui l’étouffaient, des noms bien-aimés : « Papa, maman, Marie ». Sa seule consolation était de prier, de réciter son chapelet, de le baiser comme unique souvenir du pays.
Pourtant, il s’était fait un ami qui mettait quelque gaieté dans ses tristes jours : un chien, l’un de ces grands chiens arabes, aussi affectueux pour leur maitre que féroces pour les étrangers. Frédéric l’avait rencontré, un jour, dans les souks, abandonné et mourant de faim. Un morceau de pain et un appel décidèrent le pauvre animal à le suivre aussitôt. Il l’appela Kébir, le cacha, le plus possible, dans sa cabane, partageant avec lui sa maigre pitance. La bonne bête le payait par des caresses et une fidélité à toute épreuve.

*
*   *

Cinq ans ont passé sur l’existence monotone de Frédéric. Il est devenu maintenant un beau jeune homme, très vigoureux, bronzé par le soleil, avec toute l’apparence d’un Arabe. Ses leçons auprès d’Ali vont s’achever. Ce dernier parle couramment le français. Il lui garde reconnaissance et amitié, mais sans presque rien en laisser paraître, tant il craint son père. Car, pour Mohammed, un esclave, même dévoué, reste toujours un esclave, c’est-à-dire une bête de somme. Il vient d’avertir Frédéric que sa tâche, désormais, sera plus rude : creuser une tranchée pour amener l’eau dans une de ses terres, loin d’Alger.
Cette fois, le captif prend la ferme résolution d’en finir, d’essayer la fuite coûte que coûte, bien décidé à se faire tuer, et à tuer, fût-ce Mohammed lui-même, plutôt que de se laisser reprendre vivant. Il n’attend qu’une occasion propice. Jusqu’ici, tous ses plans d’évasion les mieux combinés ont échoué. C’est qu’un ennemi sournois et implacable le surveille et le guette : Hassan, très jaloux de la faveur qu’Ali semble témoigner au jeune homme, alors qu’il n’a que froid dédain pour lui. Plusieurs fois, même, les crocs menaçants de Kébir ont protégé Frédéric des coups de fouet. Pendant que ce dernier prépare sa fuite, le renégat cherche un sûr moyen de vengeance, et, bientôt, croit le tenir.
Il s’était aperçu qu’Ali n’accomplissait guère les rites de sa religion qu’avec négligence, et soupçonnait l’influence du professeur. Un jour, dissimulé dans une cachette, il peut surprendre une conversation où Frédéric ne disait, certes, pas du bien du fondateur de l’islam. Hassan court aussitôt chez Mohammed.
— Sais-tu, maître, lui dit-il, que ton fils n’est plus musulman que de nom, et que l’esclave français l’a converti à sa croyance ? Viens et écoute.
Sans un mot. l’Arabe prend un bâton, et le suit. Ce qu’il entend l’a vite édifié.
— Votre Mahomet, qu’était-il, en somme ? expliquait Frédéric avec chaleur, un bédouin dégénéré, un faux visionnaire et un débauché !…
Sans pouvoir en écouter davantage, Mohammed entre comme un furieux, ordonne de lier l’esclave, le frappe à coups redoublés, en s’écriant :
— Ah ! chien ! c’est cela que tu enseignes à mon fils ? Le châtiment sera terrible. Sais-tu que tes frères, les Français maudits, arrivent avec de gros vaisseaux et une armée pour essayer de prendre notre ville ? Mais, par Allah ! nous allons tous les rejeter à la mer. Et à mon retour, tu renieras ta religion, ou tu expireras dans des supplices dont tu n’as pas l’idée.
Après un dernier coup de pied, il ordonna d’un geste impératif à son fils de le suivre, et partit…
Frédéric, solidement attaché et comme assommé de coups, resta de longues heures étendu par terre. Enfin, revenu complètement à lui, par un effort violent il put dégager l’un de ses bras, et défaire ses liens. Des coups sourds et lointains, annonciateurs de bataille, parvenaient jusqu’à lui et faisaient battre son coeur d’espérance. Profitant du désordre qui règne partout, il pénètre dans la chambre de Mohammed, s’empare d’un pistolet double et d’un poignard, se restaure aux cuisines, et s’élance dehors, comme fou de liberté.
Courir du côté où l’on se bat reste chose assez facile. Gesticulant et simulant une grande ardeur guerrière contre les roumis, il se mêle aux groupes qui s’en vont grossir l’armée du Dey. Pénétrer dans les lignes françaises est beaucoup plus dangereux. Il risque d’être tué, en arrière, par les Arabes, comme déserteur; en avant, par les Français, comme espion. Frédéric doit ruser. Non loin du front, il remarque l’ouverture d’une citerne sans eau, bien dissimulée, s’y glisse à la nuit, et attend. Brisé de fatigue, il sommeillait, quand une grosse bête sauta sur lui et le réveilla en sursaut. C’était Kébir, le bon et fidèle Kébir, qui avait suivi sa trace, et le couvrait de caresses.
Au matin, il s’aperçoit que les Français ont progressé, sort de sa cachette sans armes apparentes, et se laisse prendre par un peloton de soldats qui le conduisent à leur officier.
— Un espion, sans doute, lui disent-ils. Son compte est réglé.
Le prisonnier, dont le coeur chante la joie, et qui voudrait les embrasser tous, répond sans crainte :
— Menez-moi vers le général en chef, j’ai un secret à lui apprendre.
Le comte de Bourmont, qui commandait l’armée, le reçoit, seul, sous sa tente, le regarde fixement et dit :
— Qui es-tu ?
Frédéric raconte brièvement son histoire. Le grand chef, bien impressionné par son air loyal et son pur accent, écoute et répond :
— As-tu des preuves ?
— Oui, d’abord les traces des coups reçus, et puis ceci.
Et le jeune homme montre son chapelet. Pour le commandant en chef, catholique pratiquant, c’était là chose convaincante.
— Bien, réplique-t-il; je te crois et te donne ma confiance. Tu es à l’âge de ton service militaire; tu sais l’arabe et connais Alger. Acceptes-tu d’être attaché à mon état-major comme interprète ? Tu peux nous être ainsi un auxiliaire fort précieux.
— De tout coeur, et merci, mon général. Vous comblez mes voeux les plus ardents . Puissé-je trouver l’occasion de vous témoigner ma reconnaissance.
Cette occasion devait se présenter plus tôt qu’il ne pensait.

*
*   *

Vaincus dans le premier combat, les Arabes avaient adopté un plan nouveau : nous harceler par de continuelles escarmouches. Ali s’était fait prendre, volontairement ou non, dès le début, dans un avant-poste. Mais Mohammed et Hassan, comme enragés par la défaite, avaient formé l’un de ces petits groupes mobiles pour surprendre les soldats isolés qu’ils massacraient impitoyablement. C’est dans l’un de ces engagements partiels, le 24 juin 1830, que le lieutenant Amédée de Bourmont, fils du général, tomba mortellement blessé.
A cette nouvelle, le père accourt pour recevoir le dernier soupir d’un enfant très aimé. Il n’est suivi que de deux officiers d’ordonnance, auxquels se sont joints Frédéric et… Kébir. Or, Mohammed et sa bande rôdent dans les environs. En apercevant le chef et ses trop rares compagnons, il croit tenir enfin sa vengeance, et vient, par un raccourci, s’embusquer au bord du chemin à suivre. Deux coups de feu atteignent les officiers, tandis que Mohammed et Hassan se précipitent, le poignard à la main,

Deux coups de feu atteignent les officiers, tandis que Mohammed et Hassan se précipitent le poignard à la main. Conquète de l'Algérie
Deux coups de feu atteignent les officiers, tandis que Mohammed et Hassan
se précipitent le poignard à la main.

sur le général sans défense. Mais Frédéric, prompt comme l’éclair, bondit en criant :
— A moi, Kébir !
Il saisit le bras déjà levé de son ancien bourreau, et l’abat d’un coup de pistolet en pleine poitrine. En même temps, Kébir saute à la gorge d’Hassan, avec lequel il avait de vieux comptes à régler, et l’étrangle en un clin d’oeil…

Le surlendemain, devant tout un régiment sous les armes, et suivi de son état-major, de Bourmont raconte brièvement la scène. Puis, s’avançant vers Frédéric, il le touche du plat de son épée, en disant :
— Tu es un brave. Mon fils était lieutenant; de mon autorité, je te fais lieutenant, t’accorde la croix de la Légion d’honneur.
Et il l’embrassa.
Le soir, il mande chez lui le nouvel officier :
— Mon enfant, dit-il, j’ai pu, par un soldat de Cavalaire, et sans te nommer, avoir des nouvelles de ta famille. Ils sont tous vivants et bien portants. Toutefois, depuis ta captivité, la misère avec la douleur s’est un peu introduite chez eux. C’est ta soeur Marie qui, par son travail et sa sollicitude, soutient tes parents. Ils ont essayé d’avoir de tes nouvelles, sans jamais y parvenir, et te croient perdu pour eux sans retour. Je t’accorde trois longs mois de congé. Va les embrasser, leur redonner le bonheur qu’ils méritent. Tu reviendras finir ton service, et nous aider à parachever la conquête. Attends seulement qu’Alger soit pris.
En apprenant ces nouvelles, et malgré sa réserve, Frédéric se mit à sangloter…
Il obtint facilement la liberté d’Ali, sous l’engagement d’honneur de ne plus porter les armes contre la France. Puis, tous deux cherchèrent et retrouvèrent Mohammed dans une ambulance. Ils le soignèrent, un jour et une nuit, avec un égal dévouement. Le vieux pirate regardait son ancien esclave, sans dire un mot. Mais sentant la mort venir, il lui fait signe d’approcher, et murmure tout bas, en lui prenant la main ;
— Pardonne ; ton Dieu est plus grand, surtout meilleur qu’Allah. Que mon fils soit ton frère.
Une grosse larme roula de ses paupières, et il expira.
Pendant ce temps, nos troupes avançaient; le fort de l’Empereur sautait; Alger devait capituler, 5 juillet. Des milliers de captifs pouvaient chanter le cantique de la délivrance. On devine la hâte qu’avait Frédéric à s’embarquer. Auparavant, Ali, désormais possesseur des grandes richesses de Mohammed, voulut le recevoir en sa demeure. Il lui remit une lourde cassette, en disant :
— Frère, accepte, non comme cadeau, mais comme payement d’une dette que j’estime sacrée, pour tes travaux, tes leçons, et en réparation des maux que tu as soufferts. Ne refuse pas à mon amitié. Ce sera pour aider et dédommager ta famille. Ce coffret est rempli de pièces d’or françaises, fruit d’une piraterie que je déplore. Je suis déjà chrétien de coeur; j’espère le devenir bientôt de fait. Adieu, et reviens vite.

*
*   *

Le bateau La Mouette, qui ramenait Frédéric vers la France, marchait, rapide comme l’oiseau dont il portait le nom. A son bord, se trouvaient une quarantaine d’anciens esclaves, dont quelques-uns, capturés jeunes, n’avaient pas revu le pays depuis plus de cinquante ans. Aussi, quand les sommets qui environnent Marseille se distinguèrent dans la brume rosée du matin, tous, d’un seul élan, et exultant de joie, tombèrent à genoux sur le pont, pour une ardente prière de reconnaissance à Notre-Dame de la Garde. Frédéric ne s’attarda guère dans le grand port tout plein d’animation, et courut vers Cavalaire par les moyens les plus rapides. C’est le coeur bondissant, qu’il fit, à pied, les derniers kilomètres, dévorant du regard ces bois, ces collines, ces champs, tout pleins de chers souvenirs. Voici enfin là-bas les Mimosas, où rien ne paraît changé. Non loin de la route, une grande et belle jeune fille était assise, gardant quelque moutons et raccommodant un habit. Frédéric n’eut pas de peine à deviner en elle sa soeur bien-aimée. Il fut sur le point de s’élancer et de la presser sur son coeur. Mais il désirait savourer toutes les minutes uniques du revoir. Du reste le reconnaîtrait-elle ?
Il passe donc à sa hauteur; et, sans détourner la tête, jette un cri :
— Marie !
Ah ! cette voix ! Comme touchée par une étincelle électrique, la jeune fille se retourne d’un seul élan. Devant cet officier qui continue son chemin et ne la regarde même pas, elle se croit l’objet d’une illusion, et reprend sa tâche avec mélancolie. Or, voici que le voyageur revient sur ses pas, et toujours allant droit devant lui, redit, très haut, le même nom. Cette fois, elle court vers lui et l’interpelle :
— Vous m’avez appelée, Monsieur ?
L’officier s’arrête, la fixe d’un profond regard, en prononçant pour la troisième fois :
— Marie !
Alors, la jeune fille n’a qu’un mot : Frédéric, et tombe dans les bras qui s’ouvrent pour une longue et fraternelle étreinte…
— Soeurette, dit enfin le revenant, va les prévenir avec ménagement et sans me nommer.
Marie dégringole la pente, suffoquée de joie comme jadis de douleur, ne répétant que ces mots :
— Papa, maman, si vous saviez; regardez !…
Jean et Yvonne Loriec, assis à l’ombre des grands mimosas, ont vu leur fille accourir, échevelée et criant. Ils se demandent si elle n’est pas devenue subitement folle. Mais sa physionomie est irradiée d’une joie telle, qu’ils se dressent le coeur palpitant d’émoi. Que leur veut donc ce beau lieutenant, sur la poitrine duquel brille la croix des braves, qui la suit presque en courant, s’arrête à quelques pas, les contemple sans mot dire, des larmes aux paupières ?
Et soudain, pour l’un et pour l’autre la lumière se fait. Deux cris d’allégresse : Frédéric ! retentissent, auxquels répondent deux autres cris d’amour concentré : papa ! maman ! Et c’est un enlacement de ces trois êtres bienheureux, auxquels se joint Marie, dans les baisers réitérés, les exclamations entrecoupées de pleurs et de sourires, une vraie scène de paradis terrestre…
Le bonheur, complété par le don royal d’Ali, lequel apportait l’aisance, sinon la richesse, refleurissait aux Mimosas, autant qu’il peut fleurir en ce monde…

Abbé J. MOULARD,
docteur ès lettres.

Le calvaire des otages oubliés de Somalie – Par Marine & Océans le 22 Juillet 2013 :
« Selon des données d’Eunavfor, la flotte européenne déployée au large des côtes somaliennes pour lutter contre la piraterie, au moins 54 marins et pêcheurs sont actuellement retenus en otage. La plupart sont issus de familles pauvres d’Asie et détenus dans des conditions sordides depuis parfois plus de deux ans. (…) Les familles des otages, bien en peine de récolter les rançons exigées pour la libération de leurs proches, n’ont aujourd’hui plus pour seule solution que d’en appeler à l’humanité de ces pirates musulmans. »
http://www.marine-oceans.com/economie-maritime/5627-le-calvaire-des-otages-oublies-de-somalie

Version PDF :
L'esclave chrétien et le pirate musulman - Paru dans l'Almanach du Pèlerin de l'année 1930 en pages 86, 87, 88, 89 et 90 - Version PDF en 7 pages

Un commentaire »

  1. A reblogué ceci sur L'horreur islamique.

    Commentaire par aventerrien — jeudi 6 novembre 2014 @ 20:33


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