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samedi 2 janvier 2016

2 janvier 1492 : Prise de Grenade et fin de…

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…la présence musulmane en Espagne

La capitulation de Grenade, par Francisco Pradilla y Ortiz – Boabdil livre le royaume à Ferdinand II d'Aragon, et Isabelle Ire de Castille.
La capitulation de Grenade, par Francisco Pradilla y Ortiz
Boabdil livre le royaume à Ferdinand II d’Aragon, et Isabelle Ire de Castille.

La Reconquista s’achève. Le pape Alexandre VI Borgia décerne à Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon le titre de Rois Catholiques pour leur lutte victorieuse contre l’islam. Celui-ci quitte l’Europe occidentale.

Depuis près de huit siècles, la péninsule Ibérique est coupée en deux par une barrière religieuse. Après avoir été christianisée sous l’Empire romain, puis conquise par les Wisigoths, l’Espagne est tombée aux mains des musulmans venus d’Afrique. En 711, de grands seigneurs wisigoths convertis au christianisme ont été assez imprudents pour pactiser avec les califes musulmans de Damas afin de renverser le roi régnant. Ils ont abandonné la dignité royale contre la possession de gigantesques domaines agraires. Une fois munis des forteresses et des insignes du pouvoir, les émirs omeyyades, envoyés du calife, ont conquis tout le sud de la péninsule. Dès lors, l’Espagne est devenue le pays des trois religions du Livre : au Nord, le long des Pyrénées, se trouvent les chrétiens. Au Sud, les musulmans sont rattachés au califat de Damas. Quant aux juifs dispersés dans les grandes villes depuis l’époque romaine, s’ils sont tolérés des deux côtés pour leurs précieuses connaissances linguistiques et commerciales, les quartiers qu’ils habitent sont surveillés et contrôlés.

L’opposition entre les communautés s’exacerbe avec l’attaque de Compostelle. À la suite de la découverte des reliques de saint Jacques le Majeur en Galice, Compostelle devient, au Xe siècle, le plus grand pèlerinage d’Occident. Attirant les foules de toute l’Europe le long de ses chemins et suscitant l’édification d’églises, de ponts, de monastères et d’auberges, ce haut lieu de la chrétienté renforce le sentiment qu’ont les catholiques d’une terre et d’une foi à défendre. Le tombeau de saint Jacques fait la fierté des rois chrétiens. Le 10 août 997, le djihad est déclaré : Almanzor – “Le victorieux” en arabe – fond sur Compostelle au nom de la guerre sainte. Il fait incendier la basilique. Mais auparavant, il en fait arracher les portes et les cloches, pour les faire transporter par des captifs chrétiens jusqu’à Cordoue. Les trésors sont entreposés dans la Grande Mosquée aux 850 colonnes. Pendant une semaine, Compostelle est pillée et finalement mise à feu. L’or, les esclaves et les animaux sont distribués aux soldats. Seul le tombeau de l’apôtre Jacques, compagnon de Jésus-Christ, n’a pas été touché. Mais si le moine en charge de sa conservation a été épargné, il est clair que les musulmans sont passés à l’offensive sur une grande échelle.

Au récit de ce raid sauvage, c’est toute la chrétienté d’Occident qui s’émeut. Les souverains chrétiens se sentent investis de la mission de « défendre la foi, de la prémunir de toute attaque d’où qu’elle vienne, d’interdire même toute controverse à son sujet », comme l’écrit Pierre Bonnassie. Les rois de Castille, des Asturies, d’Aragon, du Portugal appellent alors à l’aide les seigneurs de France pour combattre l’Islam : la croisade doit désormais se tenir en Europe. À Valence, s’illustre Rodrigo Díaz de Vivar, surnommé le Cid par les musulmans – sidi, “Le seigneur”. En 1212, une victoire décisive est remportée par le roi de Castille Alphonse VIII : la prise de Las Navas de Tolosa ouvre toute la vallée du Guadalquivir aux chrétiens. Cordoue tombe en 1236, Séville en 1248. Mais autour de la ville de Grenade, sur le territoire de l’Andalousie, un émirat demeure prospère, monopolisant une grande partie du commerce entre l’Europe et l’Afrique et pratiquant dans la plaine une agriculture irriguée très rentable.

Face à l’avancée progressive des chrétiens, environ 250 000 paysans musulmans se sont réfugiés dans le petit royaume, constituant une main-d’oeuvre obéissante et bon marché. Les mozarabes, catholiques vivant dans l’émirat, paient un tribut pour pouvoir pratiquer leur religion. Parallèlement, les mudéjars, musulmans vivant dans des royaumes chrétiens, s’acquittent eux aussi d’une taxe auprès de leur souverain. Mais la tension est palpable entre les deux communautés.

En 1492, c’est le dernier épisode de la reconquête chrétienne qui se joue sur la terre d’Espagne. Par leur mariage, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon ont formé l’union personnelle du nord de l’Espagne contre Grenade, dernier royaume musulman de la péninsule Ibérique. Isabelle et Ferdinand sont bien décidés à en chasser définitivement les musulmans. Le 26 avril 1491, Isabelle fait le serment de ne se laver ni de changer de linge tant que la ville de Grenade ne se sera pas rendue aux chrétiens. Après avoir conquis Malaga, Ferdinand lève une armée forte de dix mille cavaliers et quarante mille fantassins pour entreprendre le siège de la capitale de l’Andalousie. La tâche n’est pas aisée : la ville est dotée d’une puissante enceinte de béton, munie de portes monumentales à passage coudé. Cette muraille franchit même la rivière Darro par un arc de pierre, le pont du Cadi, pour s’étirer ensuite sur les collines environnantes de la Sabika et englober quelques riches demeures ainsi que le palais de l’Alhambra, lui-même appuyé de forteresses.

La ville est sous la férule de l’émir Boabdil, de la dynastie nasride. Surnommé El Chico (“Le jeune”) par les Espagnols, il a renversé son propre père, El Viejo (“Le vieux”), tombé amoureux d’une captive chrétienne, et a déjà eu maille à partir avec les Rois Catholiques. Emprisonné pendant trois ans par Ferdinand, Boabdil n’a recouvré son trône que contre la promesse de devenir un fidèle vassal de son geôlier. Mais de retour dans sa ville, il refuse de se soumettre. Les Espagnols organisent le siège : un campement fixe fait face à Grenade, pour en bloquer l’issue. Dotées d’une véritable artillerie, les troupes catholiques entament les murailles de la cité et découragent toute sortie de la part des assiégés vers le nord. Boabdil, espérant une aide venue du royaume zianide du Maghreb, enjoint les habitants de résister. Mais le blé et l’huile d’olive, bases de l’alimentation, se font de plus en plus rares. La population s’affaiblit à mesure que la faim s’installe. Puis, l’hiver arrive. Le froid saupoudre les sommets de la Sierra Nevada toute proche d’une neige glacée. Les communications sont coupées vers le sud. La négociation est désormais inévitable pour Boabdil.

Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1492, deux vizirs guident secrètement des émissaires du roi Ferdinand vers l’émir. Parmi eux, se trouve don Gutiérrez de Cárdenas, grand commandeur de León. Après avoir cheminé dans des couloirs coudés protégeant l’entrée du palais, il admire les jardins préservés du froid par le savoir-faire des jardiniers andalous. En entrant dans la tour de Comares du palais de l’Alhambra, il découvre le faste de l’architecture mozarabe. Dans le salon des Ambassadeurs, le marbre et les mosaïques de faïence resplendissent au sol comme sur les murs. Des arabesques ornent les cloisons comme autant de points de dentelle précieuse. C’est sous la coupole en bois de cèdre odorant qu’au matin, l’émir Boabdil accepte finalement de remettre les clés de la ville. L’acte de capitulation garantit la vie sauve aux habitants. Promesse a été faite que la ville et ses trésors seraient préservés. Les étendards de Castille et de la sainte Croix sont hissés sur la tour de la Bougie par le comte de Tendilla.

Le roi Ferdinand écrit dans une lettre au pape : « Je fais savoir à Votre Sainteté un si grand bonheur, à savoir qu’après tant de peines, dépenses, sacrifices de vie et le sang de nos sujets, ce royaume de Grenade qui, durant 780 ans, a été occupé par les infidèles, a été gagné sous votre règne et avec votre aide. » Après la reddition de l’émir, Ferdinand pousse son avantage en occupant les “présides” – Melilla, Oran, Bougie – , ports situés sur le littoral nord-africain. Il souhaite ainsi assurer l’approvisionnement de l’Espagne en produits venus de l’Orient.

Morisques et marranes pourchassés par l’Inquisition

Les juifs, encore nombreux, sont confrontés au même choix que les musulmans : la conversion ou l’exil. La première demeure suspecte, la seconde les pousse vers des terres africaines inconnues, ou encore vers le continent nouvellement découvert par Christophe Colomb. Des communautés juives s’établissent également en Hollande et en Angleterre. La perspective de l’eldorado américain et de ses richesses inépuisables pousse Isabelle et Ferdinand à se séparer de ceux qui contribuaient pour une part importante au commerce et au développement économique et qui détenaient une fraction importante des connaissances scientifiques et médicales. Les indésirables qui préfèrent malgré tout demeurer en Espagne, les morisques – anciennement musulmans – et les marranes – anciennement juifs – sont pourchassés par l’Inquisition.

Créé par les Rois Catholiques et sous leur autorité directe, ce tribunal poursuit les ennemis de la foi depuis 1480. Le pape en reconnaît l’existence, même s’il n’a aucune prise sur cette juridiction d’un nouveau genre. Le retournement des convertis ne paraît jamais totalement sincère. Ils sont suspectés de pratiquer leur culte en secret, d’autant que leur conversion a souvent été forcée. Les vieilles familles chrétiennes tentent de les dissuader de rester en Espagne en leur barrant l’accès aux plus hautes fonctions de l’État. Le statut de la “pureté du sang” (limpieza de sangre) écarte ceux dont les ancêtres ont pratiqué une religion autre que le catholicisme, qu’ils aient été juifs ou musulmans.

L’émir Boabdil, quant à lui, meurt en exil à Fès, au Maroc. Sa mère lui aurait dit : « Pleure comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme. » Grenade devient une des résidences préférées de Ferdinand et Isabelle, au point qu’ils y reposent pour l’éternité dans la chapelle royale adossée à la cathédrale. Leurs descendants veilleront à leur tour à l’entretien et à l’embellissement du palais de l’Alhambra. L’Espagne, désormais solide, est prête à entreprendre la conquête des Amériques, qui donnera à Charles Quint un empire chrétien sur lequel le Soleil ne se couchera jamais.

Claire L’Hoër

Source : Valeurs Actuelles

Un commentaire »

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    Ping par Francaisdefrance's Blog — lundi 4 janvier 2016 @ 21:12


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